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Jeton Thiers Président
Thiers Président - République Française
Laiton rond, 22 mm


Grand dictionnaire universel du XIXe siècle (Tome 15) :

THIERS (Louis-Adolphe), homme d'Etat et historien français, né à Marseille le 15 avril 1797. Fils d'un ouvrier du port, il fut élevé dans la famille de sa mère, d'origine levantine et un peu parente des deux Chénier. Cette famille, adonnée au commerce et d'ailleurs peu aisée, obtint pour le jeune Thiers une bourse au lycée de Marseille. Il y fit de bonnes études, comme il arrive assez ordinairement aux boursiers, stimulés par leur situation précaire. En outre, il paraît qu'il était déjà ce qu'il s'est toujours montré, actif, ardent au travail, quoique indiscipliné, avide de savoir autant par amour-propre que par ambition, en même temps que rempli de cette inaltérable confiance en soi qui n'a jamais nui au succès. A sa sortie du collège, il suivit les cours de droit à la Faculté d'Aix et fut reçu avocat vers 1819. Ce fut à cette époque qu'il se lia avec un jeune étudiant, Mignet, d'une amitié qui ne s'est jamais attiédie à travers les événements et les années et qui les honore tous deux.

Ici se place un trait qui peint déjà d'une manière originale et sa facilité de travail, et sa nature envahissante, et sa précoce habileté. L'Académie d'Aix avait mis au concours l'éloge de Vauvenargues. Thiers l'écrivit deux fois, à des points de vue différents, et gagna du même coup le premier prix et l'accessit. Ce tour d'écolier, cette sorte de mystification destinée à produire un certain éclat, n'a-t-elle pas la valeur d'un présage ?

Mais il fallait un théâtre plus vaste au jeune ambitieux, qui n'était pas d'humeur à s'ensevelir dans la poussière d'un petit tribunal de province. Il partit, léger d'argent, en 1821, pour tenter la grande aventure de Paris. Mignet l'avait précédé de quelques mois. Tous deux se logèrent ensemble dans un triste grenier, non loin du Palais-Royal. Ils ne firent qu'y passer. On était à cette époque de la Restauration où les polémiques de la presse ouvraient une large carrière aux combattants de la plume. Les deux amis se firent journalistes. Mignet entra au Courrier français, où il ne tarda pas à conquérir une position distinguée.

Thiers, remuant, actif et hardi, sûr de lui, d'une force de volonté allant parfois jusqu'à l'entêtement, n'était pas homme à se morfondre longtemps dans le silence et la pauvreté. Il arriva d'un bond, ou plutôt comme de plain-pied, avec une facilité surprenante. Il était recommandé à Manuel, l'orateur populaire, qui le présenta à Laffitte. Sa vivacité, sa loquacité spirituelle, son mérite réel et son imperturbable assurance le firent distinguer tout de suite, et le voilà enrôlé parmi les recrues de l'opposition. Son stage ne fut pas long; il enfonça d'un coup d'épaule la porte du Constitutionnel, le journal le plus important d'alors. Pour un débutant inconnu, cette prise de possession pouvait passer pour un coup de maître. Ses articles eurent du succès, et bientôt de larges honoraires, puis une part dans le revenu d'une action du journal lui assurèrent une complète indépendance.

Dès ses premiers pas dans la vie, la fortune lui avait souri, et peu d'hommes dans sa position ont eu des commencements aussi faciles; mais il le méritait, en définitive, non seulement par son talent et sa remarquable facilité, mais encore par sa persévérance, ses habitudes laborieuses, son opiniâtreté au travail. Levé chaque jour dès cinq heures du matin, il préparait les matériaux de son labeur quotidien, il augmentait la somme de ses connaissances, plus étendues, plus variées que profondes peut-être, mais qui n'en témoignent pas moins d'efforts soutenus et virils et de l'existence la plus laborieuse.

On a accusé M. Thiers de n'avoir jamais eu, en histoire comme en politique, d'autre culte que le succès. Il faut reconnaître que ce reproche est quelque peu fondé; mais il avait été de si bonne heure lui-même l'enfant gâté du succès, qu'il put s'accoutumer à le considérer comme le critérium du mérite d'un homme ou de la moralité d'un événement.

Ces bonnes fortunes, que tant d'hommes d'un talent plus haut et d'un caractère mieux équilibré n'ont pas toujours rencontrées, donnèrent de bonne heure à M. Thiers une sorte d'infatuation, qui d'ailleurs était un peu dans sa nature et qui le portait à traiter avec la même assurance toutes les espèces de sujets. Sa facilité, souvent un peu vulgaire, entretenait ses illusions sur sa compétence universelle. A cet âge déjà, il abordait tout sans aucune hésitation : politique, littérature, diplomatie, histoire, finances, sciences militaires, critique d'art, etc.

Les salons dé l'opposition lui étaient ouverts, et, malgré les défauts qu'on était bien obligé de lui reconnaître, il y brillait par son esprit, sa vive imagination et les séductions de son intarissable causerie. Deux ans à peine après son arrivée à Paris, il était classé, il comptait, et le vieux Talleyrand a pu dire de lui plus tard : « II n'est pas parvenu, il est arrivé. »

Bientôt le journalisme ne fournit plus un aliment suffisant à son activité intellectuelle. Il entreprit son Histoire de la Révolution, d'abord en collaboration avec Félix Bodin, auteur de résumés historiques, qui signa avec lui les deux premiers volumes, sans y avoir d'ailleurs beaucoup collaboré. Il paraît toutefois que ce fut celui-ci qui eut l'idée de ce travail; mais dès le troisième volume son nom disparut, Thiers n'ayant plus dès lors besoin de caution pour les libraires. Il sentit l'insuffisance de ses études pour un si grand sujet et il se remit au travail, consultant les hommes du temps qui vivaient encore et qui peuplaient les salons de l'opposition, apprenant au vol, avec sa manière hâtive et un peu superficielle, les détails militaires avec Jomini, le général Foy et autres officiers; les finances, avec le baron Louis ; la diplomatie, avec Talleyrand, etc. Ainsi lesté comme une abeille gonflée de butin, armé de connaissances plus ou moins sûres et plus ou moins bien digérées, il polissait en avant avec l'ardeur et la précipitation de la jeunesse, et il continuait son histoire, qui était achevée en 1827 (10 vol. in-8°).

Ce livre célèbre eut un grand succès, favorisé d'ailleurs par les circonstances et l'état de la société, et qui s'accentua plus encore à partir de 1830, car on sait que les éditions se multiplièrent depuis en quelque sorte indéfiniment. Nous avons donné une notice sur cet ouvrage à la suite de l'article REVOLUTION FRANÇAISE. Nous ajouterons cependant ici quelques mots pour compléter ce que nous en avons-dit.

A l'époque où ce livre fut publié, la Révolution était devenue comme une sorte de légende sinistre et on ne s'en souvenait plus que pour la maudire. Les hommes et les événements de ce temps héroïque avaient été l'objet de tant de calomnies, qu'on osait à peine les rappeler. Il y avait donc un certain courage juvénile à braver des préventions si fortement enracinées, et cette histoire, quelque imparfaite qu'elle soit sous beaucoup de rapports, était un événement et comme une sorte de résurrection. C'était, en somme, une réhabilitation de la grande épopée révolutionnaire, chose nouvelle et d'une hardiesse remarquable pour le temps. Il n'est pas inutile de rappeler que l'ouvrage parut sous Charles X et que le rôle du comte d'Artois y est présenté sous les plus tristes couleurs, tandis que celui du duc de Chartres s'y dessine de la façon la plus avantageuse, moyen sûr de déplaire au parti régnant en se ménageant l'appui du pouvoir probable du lendemain. C'était encore un acte d'opposition en même temps que de prévoyance. Quoi qu'il en soit, le réveil fut éclatant et cet ouvrage ne fut pas une des armes les moins puissantes contre la Restauration.

Sans doute, il a beaucoup vieilli; il n'est plus à la hauteur des recherches nouvelles, il est écrit avec trop de facilité, et, au point de vue de la critique et de la doctrine, il nous paraît aujourd'hui un peu suranné; il est empreint, notamment, de cet esprit en quelque sorte fataliste qui est la pure doctrine de M. Thiers, et qui n'est que la froide acceptation du fait accompli et pour ainsi dire la glorification du succès, tout au moins la justification des hommes et des partis tour à tour triomphants.

C'est probablement en vertu de ce système que M. Thiers a successivement remanié, altéré les éditions de son histoire, au cours de son existence, pour la mettre à l'unisson de ses fluctuations politiques et de ses changements d'opinion.

A cette époque, il ne dissimulait point son antipathie pour les Bourbons restaurés, et, sous ce rapport, il avait gardé fidèlement les traditions nationales de la France nouvelle. Il désirait l'expulsion de cette famille, mais il était trop prudent, trop avisé pour se mêler aux conspirations du libéralisme militant. Il pensait, du moins il disait tout haut, que la charte suffirait pour vaincre. De là son mot : « Enfermons-les dans la charte comme dans la tour d'Ugolin. »

Toutefois, l'opposition bénigne et sans péril du Constitutionnel finit par ne plus lui paraître suffisante pour faire face aux nécessités de la lutte. Le renversement du ministère Martignac et la formation menaçante du cabinet Polignac ne laissèrent plus aucun doute sur les intentions du gouvernement. Il ne restait plus qu'à le combattre, toujours sur le terrain de la charte, mais résolument et sans préoccupations dynastiques. Ce fut dans ce but que M. Thiers fonda, avec Armand Carrel et Mignet, le journal le National, dont le spécimen parut le 1er janvier 1830. La nouvelle feuille, incisive, hardie, d'une opposition plus tranchée, ne tarda pas à exercer une influence décisive sur l'opinion publique, et M. Thiers ne contribua pas peu à ce résultat. Ses articles produisaient presque toujours, une véritable sensation, notamment le morceau célèbre où il déterminait les prérogatives royales et où il établissait le système du gouverner ment représentatif en le résumant dans sa maxime si connue : « Le roi règne et ne gouverne pas. »

Dès cette époque, il était ouvertement rallié au due d'Orléans, dont l'élévation prochaine ne faisait plus doute pour les hommes clairvoyants. C'était déjà le soleil levant, c'était le succès prévu du. lendemain, et M. Thiers ne pouvait manquer de se tourner de ce côté, autant d'ailleurs en haine des ultras, des ennemis de la liberté constitutionnelle, que par les tendances naturelles de son esprit.

Lors de la publication des fameuses ordonnances qui furent le signal de la révolution de Juillet, il conseilla la résistance. « II faut un acte, dit-il, et il faut que les journaux insèrent cet acte. » Ce fut lui qui fut chargé de rédiger la célèbre protestation des journalistes, véritable manifeste révolutionnaire, qui parut signé de quarante-trois noms. Il prit ensuite part aux préparatifs de la lutte; mais des ordres ayant été donnés pour son arrestation, il se réfugia, le 28 au soir, aux environs de Saint-Denis, accompagné de Mignet et d'Armand Carrel.

Les chances de la résistance armée paraissaient alors fort douteuses et les premières escarmouches n'avaient pas été favorables au peuple ; mais le lendemain, le combat prenant une tournure sérieuse, les fugitifs rentrèrent dans Paris. Le National devint, dans ces heures émouvantes, l'un des centres du mouvement, ainsi que l'hôtel de Laffitte.

Contrairement à l'opinion d'un certain nombre de députés, M. Thiers s'opposa à ce qu'on écoutât les propositions décevantes de la cour ; la révolution lui paraissait dès lors comme une partie gagnée ; ce n'était plus seulement un changement de ministère que le peuple et l'opposition pouvaient exiger, mais le renversement de la dynastie.

Quand la victoire fut assurée, deux camps étaient déjà formés, l'un à l'Hôtel de ville, qui tendait à entraîner La Fayette vers la République, l'autre à l'hôtel Laffitte tout en faveur du duc d'Orléans et de la monarchie constitutionnelle. M. Thiers était acquis déjà a cette dernière solution. Ce fut lui qui rédigea la proclamation orléaniste lancée, à titre d'essai, par le National dans la soirée du 29 ; ce fut lui également qui fut envoyé le lendemain à Neuilly auprès du duc d'Orléans, pour le déterminer à entrer dans le mouvement et à en accepter la direction. On sait comment se termina cette scène de haute comédie. Louis-Philippe, après un semblant de résistance, consentit à se charger du fardeau du pouvoir, dont il avait poursuivi la possession avec tant de persévérance et d'habileté. Il fut nommé lieutenant général du royaume, puis roi des Français. M. Thiers avait, dans une mesure assez large, contribué à ce résultat, et il fut en réalité un des fondateurs de la monarchie de Juillet. Il avait même essayé d'agir sur les chefs de la jeunesse républicaine, les Godefroy Cavaignac, les Bastide et autres hommes aussi distingués par le cœur que par le caractère et l'esprit, mais sans parvenir à les rallier au nouveau gouvernement. Il n'avait eu d'autres vues que d'utiliser leur influence et leur énergie, au profit de l'établissement orléaniste. Mais chacun suivit sa voie ; tandis qu'il allait monter au pouvoir, les autres se rejetaient dans la lutte au nom des grands principes de la Révolution française, et bientôt il aura le malheur d'avoir pour prisonniers ceux qui avaient été ses compagnons dans le combat contre la Restauration.

M. Thiers fut presque aussitôt récompensé de ses services et nommé conseiller d Etat, et en même temps attaché au département des finances. Par son sens pratique, sa facilité, ainsi que par les conseils du ministre, le baron Louis, il fut rapidement à la hauteur de ses fonctions, qu'il continua à remplir sous Laffitte. Dès le 23 novembre, il était chargé, comme commissaire du gouvernement, de traiter devant la Chambre l'importante question de la spécialité financière en matière de crédit. Il le fit avec autant de netteté que de précision, et, sans que nous ayons à discuter ici ses théories, souvent attaquées, il faut reconnaître qu'il sut prendre dès ses débuts une certaine autorité dans les matières de finances, qu'il fut appelé souvent à débattre à la tribune.

Nommé député par le collège d'Aix, sous-secrétaire d'Etat aux finances, écouté dans le conseil et à la Chambre, il se retira avec Laffîtte, mais refusa de le suivre dans l'opposition et soutint le cabinet du 13 mars 1831 et la politique de Casimir Périer. Précédemment, il s'était montré partisan d'une politique belliqueuse ; dès lors, il soutint le système de la paix, se résigna aux traités de 1815et s'opposa à la réunion de la Belgique à la France, dans la crainte d'un conflit européen. Nous ne disons pas qu'il eut absolument tort ; mais nous notons le fait comme une preuve de plus de sa flexibilité de caractère et d'opinion.

C'est ainsi, pour donner un autre exemple, qu'il se fit le défenseur de l'hérédité de la pairie, ce qui ne semblait nullement dans les principes qu'il avait affichés jusqu'alors. Il déploya pour le triomphe de cette idée le genre d'éloquence qui lui a souvent réussi et qui était un peu nouveau à la tribune française, espèce de conversation à la manière britannique, prolixe, interminable comme ses ouvrages, un peu terre à terre, trop facile, mais attrayante, après tout, et semée de traits spirituels ou piquants.

Nous n'avons pas à le suivre dans les innombrables discussions auxquelles il fut appelé à prendre part, soit sur les questions financières, soit sur les autres sujets de l'administration et de la politique ; mais nous rappellerons un fait caractéristique qui donne une idée de sa prodigieuse facilité de travail. En janvier 1832, un changement inattendu d'ordre du jour ne lui laissa que vingt-quatre heures pour rédiger un volumineux rapport sur le budget. Cela était matériellement impossible. Il se contenta alors de quelques notes et chiffres, s'excusa sur l'impossibilité où il se trouvait de présenter un rapport écrit, parla pendant quatre heures, abordant tous les détails du budget, en faisant l'historique, épuisant toutes les questions financières, politiques, administratives, accumulant les chiffres, les calculs, les développements ; étonnant, enfin, et confondant ses auditeurs par sa fécondité et les ressources de son esprit.

II s'était montré l'un des défenseurs les plus ardents du cabinet de Casimir Périer. Après la mort de ce ministre, il conseilla la mise en état de siège de Paris, lors de l'insurrection des 5 et 6 juin 1832, et fut appelé au ministère de l'intérieur dans le cabinet du 11 octobre, présidé par le maréchal Soult. La situation était fort tendue ; l'Ouest était troublé par l'insurrection légitimiste. M. Thiers mit tous ses soins à découvrir la duchesse de Berry et à la faire arrêter, pensant avec raison que cela mettrait fin à la guerre civile. Il s'égarait dans ses recherches, quand une aventure romanesque vint le mettre sur la trace. Une lettre anonyme l'invita à venir, le soir, aux Champs-Elysées, allée des Veuves, pour entendre des révélations sur la duchesse. Il s'y rendit en personne, rencontra le juif Deutz, agent légitimiste, dont il paya la trahison et qui lui vendit le secret de la retraite de la princesse ; celle-ci fut arrêtée (7 novembre). Nous ne jugeons pas, nous racontons. Quel que soit le jugement que l'on porte sur cet acte de haute police, la Vendée fut pacifiée. Quelque temps après, la prise d'Anvers par l'armée française et l'affranchissement de la Belgique donnèrent une nouvelle consistance au ministère dont faisait partie M. Thiers, mais il eut à soutenir néanmoins des luttes assez vives à la Chambre, et au dehors contre le parti républicain. L'année fut féconde en grands travaux d'utilité publique, routes,canaux, ports, monuments de Paris, musées, bibliothèques,encouragements à l'industrie, aux arts et au commerce, etc. Le ministre du 11 octobre avait été le principal promoteur de ce grand mouvement, en demandant pour cet objet et en obtenant de la Chambre un crédit de 100 millions.

Mais, d'un autre côté, il eut sa part de responsabilité dans les procès de presse, dans la loi contre les associations, qu'il soutint avec énergie, et dans les répressions contre les républicains. Ce plébéien, ce « petit bourgeois, » comme il s'est lui-même qualifié plus tard, avait, dans une mesure assez large, le vice des parvenus du juste milieu, l'oubli de ses origines, le dédain de la démocratie et de ses légitimes revendications. C'est lui qui prononcera, au milieu de nos discordes civiles, ce mot que n'eussent osé articuler alors les représentants de la plus haute noblesse, « la vile multitude. »

Après avoir occupé le ministère du commerce et des travaux publics, non sans éclat, il avait repris le département de l'intérieur lors de l'insurrection lyonnaise et des journées d'avril 1834 à Paris. Il se montra alors ce que son langage annonçait, l'homme de la politique de résistance à outrance. Les drames de la guerre civile, les sanglantes répressions de Lyon et les terribles exécutions de la rue Transnonain, à Paris (v. AVRIL 1834), ont laissé sur son nom une tache qui n'a jamais été effacée.

Par suite de dissidences avec les maréchaux Soult et Gérard, M. Thiers donna sa démission (11 novembre) ; mais, après une crise ministérielle et un cabinet improvisé qui dura trois jours, il reprit sa place dans le ministère Mortier (18 novembre). Il était alors d'accord avec M. Guizot; mais ces deux hommes d'Etat ne devaient pas tarder à entrer en rivalité d'influence et à se combattre tour à tour, soit au pouvoir, soit dans l'opposition ; lutte parlementaire et politique qui ne tint que trop de place dans le règne de Louis-Philippe.

Il serait oiseux de passer en revue toutes les crises de cabinet et tant de petits incidents parlementaires qui fatiguaient le public et que l'histoire aura peine à suivre. Dans l'intervalle de ces épisodes secondaires de sa vie publique, M. Thiers avait été nommé membre de l'Académie française, distinction qui lui causa, dit-on, une émotion plus douce que ses triomphes de tribune et l'éclat de sa haute position.

A la suite de l'attentat de Fieschi, il présenta et défendit, de concert avec MM. De Broglie, Persil, etc., les fameuses lois de septembre contre la liberté de la presse. V. SEPTEMBRE.

Il était donc résolument, comme nous l'avons dit, pour la politique de résistance et de répression. Toutefois, il est juste de rappeler que dans le conseil il opina constamment pour que les accusés d'avril ne fussent pas enlevés à la juridiction ordinaire de la cour d'assises pour être livrés à la cour des pairs.

Lors de la proposition de M. Humann, ministre des finances, pour la conversion des rentes (février 1836), une nouvelle crise ministérielle eut lieu et M. Thiers se retira, mais pour remonter au pouvoir quelques jours après, comme ministre des affaires étrangères et président du conseil.

C'est de cette époque que date sa scission complète avec M. Gruizot et que les deux partis principaux qui ont amené dans la majorité de la Chambre de fréquentes et curieuses oscillations ont été personnifiés dans ces deux hommes d'Etat, qui ont donné aux affaires la principale direction. Tous deux représentaient deux écoles différentes, ou du moins deux nuances bien tranchées, l'un le centre droit, l'autre le centre gauche, l'un le feuillantisme de 1789, l'autre le système doctrinaire et l'école anglaise. On sent bien que de plus longs développements ne seraient pas à leur place ici. D'ailleurs, cette longue lutte parlementaire, qui n'a plus qu'un intérêt historique, n'avait pas seulement pour mobiles des questions de principes, mais encore, répétons-le, des rivalités de portefeuille et d'ambition.

Le 23 février 1836, M. Thiers avait été placé à la tête d'un nouveau cabinet. Il présenta une série de projets de loi empreints de l'esprit libéral du centre gauche, sur les chemins vicinaux, la suppression des maisons de jeu et des loteries d'immeubles,la responsabilité ministérielle, la réforme douanière, l'abaissement des tarifs de la navigation intérieure, etc.

Partisan d'une intervention en Espagne contre les carlistes, il ne put faire agréer cette idée à Louis-Philippe et donna sa démission le 25 août 1836.

Il continua à prendre une part active aux travaux de la Chambre et fut l'un des chefs de la coalition contre le ministère Molé, dans la session de 1838. Mais il n'entra pas dans le cabinet du 12 mai 1839 et ne reprit le pouvoir qu'au 1er mars 1840, comme président du conseil, avec le portefeuille des affaires étrangères. Tout en louvoyant entre les partis qui divisaient la Chambre, suivant ses habitudes invétérées, il fit étendre les effets de l'amnistie politique de 1837, mais maintint les lois de septembre et repoussa la réforme électorale et parlementaire.

On sait que ce fut lui qui, dans le but peut-être de flatteries préjugés populaires, raviva l'idolâtrie napoléonienne en faisant voter un crédit d'un million pour la translation en France des restes de l'empereur.

Outre ses travaux législatifs sur la conservation du privilège de la banque de France, la question des sucres, l'abolition du monopole de la fabrication du sel, etc., cette période de sa vie est encore marquée par ses velléités de guerre à propos de l'éternelle question d'Orient. Il soutenait Méhémet-Ali contre la Turquie, dans le but de lui assurer la possession de l'Egypte. Après le traité du 15 juillet, conclu entre la Russie, l'Angleterre, la Prusse, l'Autriche et la Turquie, qui excluait la France du concert européen et qui tendait à affaiblir la puissance égyptienne, M. Thiers fit un peu bruyamment des préparatifs de guerre, rappela les réserves, fit ouvrir des crédits pour l'armée et la marine, déclarer d'utilité publique et d'urgence les fortifications de Paris, embastillement qui parut moins destiné à défendre la capitale qu'à la comprimer, menaça l'Autriche d'une descente en Italie, etc. Ces préparatifs n'aboutirent, pendant des mois entiers, qu'à des agitations stériles, et le bombardement de Beyrouth par les Anglais, le rappel de notre flotte, la neutralité de la France au milieu de si graves événements vinrent montrer que le système de la paix armée avait prévalu. C'était évidemment une reculade. Ni le roi, ni les Chambres, ni la majorité du conseil ne voulaient se lancer dans les mesures extrêmes, et peut-être que M. Thiers lui-même voulait surtout faire impression sur l'Europe par ses manifestations belliqueuses.

Quoi qu'il en soit, sa politique avait reçu un grave échec, et, après avoir déjà offert sa démission, il se retira définitivement le 29 octobre, et cette fois pour ne plus remonter au pouvoir pendant tout le règne de Louis-Philippe. Le règne de M. Guizot allait commencer.

Evidemment, M. Thiers s'était laissé jouer par la diplomatie étrangère. Mais il subit bien d'autres attaques ou insinuations, même au sein de la Chambre; on alla jusqu'à dire que des dépêches télégraphiques annonçant des nouvelles de la plus haute gravité, le traité du 15 juillet, la déchéance de Méhémet-Ali, le bombardement de Beyrouth, avaient été tenues cachées dans un but de spéculation de bourse. Ces bruits étaient sans aucun doute calomnieux, mais ils firent néanmoins impression sur le public. M. Thiers y répondit d'ailleurs avec dignité.

Depuis lors, tenu à l'écart, il se voua à ses travaux historiques, tout en prenant une part active aux travaux de la Chambre. Ce fut lui notamment qui fut le président, puis le rapporteur de la commission chargée de l'examen du projet de loi pour les fortifications de Paris. Il demeura le chef du centre gauche, l'inspirateur de l'opposition contre le cabinet Guizot.

C'est dans cette période qu'il publia son Histoire du Consulat et de l'Empire, vaste ouvrage que nous avons amplement analysé à la suite de l'article CONSULAT, et sur lequel nous n'avons pas à revenir ici.

A la fin du règne de Louis-Philippe, son opposition était devenue plus vive, par conviction sans doute, mais aussi dans le but de reconquérir la popularité et le pouvoir. En général, on peut dire de lui que dans sa longue carrière il se souvenait des principes de la Révolution surtout chaque fois, qu'il était retombé du gouvernement dans l'opposition.

Lors de la révolution de Février, il fut appelé par la monarchie expirante à former un cabinet; mais il était trop tard, et la pâle opposition dynastique dont il était le chef n était plus à la hauteur de la situation. Mal accueilli par le peuple soulevé, il fut impuissant à conjurer la crise et contraint de laisser les événements suivre leur cours.

Il avait certainement, et sans le désirer, contribué à la chute du gouvernement de Louis-Philippe, et ce n'est pas nous qui lui en ferons un reproche. Après la proclamation de la République, il ne voulut pas, comme il le dit alors, « rester étranger aux destinées nouvelles de son pays. » Par tempérament, comme par théorie, M. Thiers était toujours disposé à accepter les arrêts de la victoire, quitte à prendre sa revanche le lendemain avec une patiente ténacité, car il n'abandonne jamais ses idées particulières.

Bien qu'il eût dit alors le mot célèbre : « La république est le gouvernement qui nous divise le moins » il est certain qu'il ne se ralliait que provisoirement, alors, à cette forme de gouvernement, se réservant un rôle d'opposition sur le terrain légal.

Ecarté aux élections générales, il fut ramené par les progrès de la réaction et nommé le 4 juin, dans des élections partielles, par quatre départements. Il opta pour la Seine-Inférieure. Tous ses efforts tendirent dès lors à se placer à la tête du parti qui, sous le prétexte de défendre l'ordre, n'avait d'autre but que de renverser la République.

Outre son rôle dans le parlement, il écrivit, pour combattre les idées socialistes, un petit livre assez faible sur la propriété, et dont nous avons donné une analyse bibliographique à la suite de l'article PROPRIÉTÉ.

Après avoir voté pour l'élection à la présidence de Louis Bonaparte, qu'il méprisait, il s'associa, dans la Législative, à toutes les mesures de réaction qui préparèrent l'Empire, dont il redoutait l'établissement. On se souvient de son fameux cri : « L'Empire est fait ! » Hélas l il avait lui-même contribué à le faire. Mais on pourrait signaler, dans sa longue existence politique, plus d'une contradiction de cette nature. Ainsi, par exemple, dans son ouvrage sur le Consulat et l'Empire, on retrouve constamment le même respect pour la force et le succès, et cependant, par une inconséquence honorable, il ne s'est pas mis, lors de la restauration de l'Empire, du côté de la force et du succès. Comme député, il réclama toujours les « libertés nécessaires, » et dans son histoire rien ne paraît lui sembler moins nécessaire que la liberté; il s'est toujours montré attaché au système parlementaire et hostile au gouvernement personnel et, comme historien, il n'a que des éloges ou des excuses pour le gouvernement le plus personnel, le plus absorbant qui fut jamais; il n'a que des paroles de blâme soit pour les opposants si modérés du Tribunat, soit pour le corps législatif de 1813, c'est-à-dire pour les seules manifestations parlementaires qui se soient produites pendant cette période.

On pourrait multiplier ces exemples, qui prouvent combien il y a de mobilité dans les idées de M. Thiers, et combien, lorsqu'il faut agir, il se laisse souvent dominer par des considérations tout à fait personnelles.

Arrêté au 2 décembre et jeté à Mazas, M. Thiers fut ensuite banni momentanément du territoire français. Après divers voyages, il put rentrer en France dans le mois d'août 1852. Il vécut dès lors dans la retraite et se consacra à l'achèvement de L'Histoire du Consulat et de l'Empire et à son culte éclairé pour les beaux-arts.

Aux élections de 1863, il fut nommé député par la deuxième circonscription de Paris, et réélu en 1869. Dans cette période de sa vie, au milieu d'un parlement servile, soutenu seulement par l'opinion et par le petit groupe de députés indépendants qui composaient l'opposition, il lui fut donné, dans l'âge du repos, de reprendre un rôle actif et de défendre les libertés publiques si indignement violées. Il le fit avec son talent habituel et sa prodigieuse facilité, et c'est au feu de ces luttes qu'il reconquit une certaine popularité.

On sait avec quelle énergie il combattit le funeste projet de guerre contre la Prusse, malgré les insultes d'une majorité servile (v. GUERRE DE 1870). Mais le langage de la raison ne fut pas écouté, et M. Thiers, comme tous les patriotes éclairés, eut la douleur de voir le pays précipité dans une criminelle aventure dont il était facile de prévoir l'issue.

A son âge, après un demi-siècle de vie militante, il semblait à la fin de sa carrière ; mais, après l'effondrement de l'Empire au 4 septembre, il allait être appelé à d'autres luttes et à une nouvelle destinée.

Lorsque la nouvelle du désastre de Sedan arriva à Paris, il fut évident pour tous que l'Empire ne survivrait pas à cette dernière honte. M. Thiers présenta au Corps législatif la proposition suivante : « Art. 1er. Une commission de défense nationale est instituée par le Corps législatif. Art. 2. Une Constituante sera nommée aussitôt que les circonstances le permettront. » Mais ce projet, dont l'urgence fut déclarée, parut insuffisant à la conscience publique. Quelques instants plus tard, la République était proclamée (4 septembre 1870) et le gouvernement provisoire, dit gouvernement de la Défense nationale, était installé à l'Hôtel de ville. M. Thiers fut, avec Bancel, alors gravement malade, le seul député de Paris qui ne fit point partie du gouvernement nouveau. Il refusa d'y entrer. Dans une réunion tenue le soir du 4 septembre à l'hôtel de la présidence du Corps législatif et à laquelle assistaient un certain nombre de membres de la Chambre virtuellement dissoute, il prononça ces paroles: « Je proteste contre la violence que nous avons subie aujourd'hui et contre toutes les violences de tous les temps dirigées contre nos assemblées; mais ce n'est pas le moment de donner cours à nos ressentiments. Est-il possible de nous mettre en hostilité avec le gouvernement provisoire en ce moment suprême ? En présence de l'ennemi qui sera bientôt sous Paris,nous n'avons qu'une chose à faire, nous retirer avec dignité. » Puis, s'adressant à deux membres présents du nouveau gouvernement : « Vous vous êtes chargés, dit-il, d'une immense responsabilité. Notre devoir à tous est de faire dos vœux ardents pour que vos efforts réussissent dans la défense de Paris, des vœux ardents pour que nous n'ayons pas longtemps sous les yeux le spectacle navrant de la présence de l'ennemi. » M. Thiers ne se borna pas à faire des vœux. Dans la situation terrible où l'Empire avait mis la France, il ne voulut point rester à l'écart et saisit la première occasion qui s'offrit à lui de pouvoir être utile à son pays. Le nouveau ministre des affaires étrangères, M. Jules Favre, avait pu constater, dès le 5 septembre, à la suite de longs entretiens avec un ancien ministre, M. de La Tour-d'Auvergne, et avec l'ambassadeur d'Angleterre, lord Lyons, que l'inepte gouvernement de Napoléon III avait entrepris la guerre sans une seule alliance, isolé au milieu de l'Europe hostile. S'il était chimérique de chercher des alliances à la France vaincue, on pouvait du moins espérer obtenir des grandes puissances européennes une intervention utile en faveur de la paix. M. J. Favre proposa à M. Thiers de se rendre dans ce but à Londres, Vienne, Saint-Pétersbourg et Florence. M. Thiers s'empressa d'accepter, quitta Paris le 12 septembre et arriva le lendemain à Londres. Il eut plusieurs entrevues avec lord Grandville, ministre des affaires étrangères, et avec M. Gladstone; mais tout ce qu'il put obtenir du cabinet anglais, ce fut la réponse suivante, qu'il consigna dans une lettre adressée à M. J. Favre le 14 septembre : « Si, dans un moment qu'il vous appartient de choisir, vous trouvez utile de vous aboucher avec M. de Bismarck, au camp prussien, l'Angleterre se fera votre intermédiaire, portera au camp prussien l'expression de votre désir et l'approuvera fortement, comme le moyen le plus simple de mettre les parties belligérantes en mesure de s'expliquer et de s'entendre, et formera au nom de l'humanité le vœu de voir bientôt cesser l'effusion du sang et le calme se rétablir en Europe au moyen d'une paix également honorable pour les deux parties. » Malgré tous ses efforts, M. Thiers ne put rien obtenir de plus que cette réponse peu satisfaisante. Sans prendre un moment de repos, il quitta Londres, traversa la France en passant par Tours (19 septembre), où venait de s'établir une délégation du gouvernement, puis gagna l'Autriche, après avoir traversé le nord de l'Italie. Pendant les deux jours qu'il passa à Vienne, M. de Beust, chancelier de l'empire, lui déclara qu'il s'était efforcé d'ôter à M. de Gramont toute illusion sur la possibilité d'une alliance entre l'Autriche et Napoléon III; il ajouta que le gouvernement autrichien était dans l'impossibilité d'aider la France et qu'en Russie seulement pouvait se produire une initiative puissante et efficace pour nous. M. Thiers partit aussitôt pour Saint-Pétersbourg. Le prince Gortschakoff, qu'il s'empressa d'aller voir, lui dit : « Vous trouverez ici de vives sympathies pour la France ; mais ne vous y trompez point; en Russie, l'empereur seul est le maître ; seul il gouverne ; or, l'empereur veut la paix et ce n'est pas le neveu du roi de Prusse qui résistera à vos instances, mais le souverain qui se doit à son peuple et à son peuple seul. Du reste, vous trouverez auprès de lui des secours pour négocier et pas pour autre chose. On vous aidera à traiter sans perte de temps et, croyez-moi, il n'y a pas autre chose à faire. » L'empereur de Russie, qui lui accorda une audience, confirma le langage de son ministre. Il déclara qu'il ne ferait pas la guerre, mais qu'il prêterait son appui à la France dans les négociations et ferait son possible pour qu'elle fît en territoire et en argent les moindres pertes possibles. Peu après, l'empereur Alexandre consentait à faire demander au roi Guillaume, à Versailles, la faculté pour M. Thiers d'entrer à Paris pour se procurer le pouvoir de signer un armistice, qu'il irait ensuite négocier à Versailles même. En quittant Saint-Pétersbourg, M. Thiers repassa par Vienne, puis se rendit à Florence, où il arriva le 13 octobre. D'après M. Hector Pessard, M. Thiers demanda à Victor-Emmanuel d'intervenir en faveur de la France, non d'une façon diplomatique, mais par les armes. Il lui demanda d'envoyer en France un secours de 100.000 soldats, destinés à opérer sous Lyon, de concert avec les 40.000 Français qui s'y trouvaient réunis. « Le roi Victor-Emmanuel, dit M. Pessard, entraîné par la patriotique éloquence de M. Thiers, ému au souvenir des dettes de gratitude contractées par l'Italie vis-à-vis de la France, approuva sans réserve les projets de M. Thiers; mais, roi constitutionnel, il ne pouvait prendre une résolution sans consulter ses ministres. Il dit à M. Thiers qu'il le ferait assister au grand conseil qu'il venait de convoquer, et tint fidèlement sa promesse. M. Thiers, introduit dans le conseil, y plaida pendant de longues heures la cause de la France et put croire un instant qu'elle était gagnée, car tous les militaires approuvèrent son plan. Les ministres seuls reculèrent. Selon eux, la nation italienne voulait la paix et le maintien d'une stricte neutralité. » En résumé, à Florence, comme à Vienne, à Saint-Pétersbourg et à Londres, tout ce que le négociateur avait pu obtenir, c'était que les quatre grandes puissances appuieraient la proposition d'un armistice entre la France et la Prusse.

En quittant Florence, M. Thiers se rendit à Tours (21 octobre), auprès de la délégation du gouvernement de la Défense nationale, et lui rendit compte de sa mission. Le 28 octobre, il quitta Tours et partit pour Paris. Grâce à un sauf-conduit, qu'avaient obtenu pour lui l'empereur de Russie et le cabinet britannique, il put traverser le territoire occupé par les Allemands et arriva a Versailles le 30, accompagné d'un officier bavarois. Il avait été convenu avec le comte de Bismarck qu'il n'aurait pas d'entrevue avec lui jusqu'à ce qu'il eût pu faire compléter à Paris les pouvoirs nécessairement incomplets qu'il avait reçus de la délégation de Tours. Toutefois, pendant les quelques instants qu'il passa à Versailles, il vit M. de Moltke et il causait avec ce dernier lorsque M. de Bismarck entra dans la pièce où se trouvaient les deux interlocuteurs. « Monsieur le comte, lui dit M. Thiers, je ne puis vous parler que pour vous dire que je ne puis vous parler. - Je le comprends, » répondit M. de Bismarck. Après une courte conversation, qui roula sur des choses insignifiantes, M. Thiers put s'acheminer vers le pont de Sèvres et se trouva bientôt dans les lignes françaises. En arrivant à Paris, il alla voir le général Le Flô, puis se rendit au ministère des affaires étrangères, où il trouva réunis les membres du gouvernement. La nuit fut employée en délibérations et, après une résolution prise à l'unanimité, M. Thiers reçut les pouvoirs nécessaires pour négocier et conclure l'armistice,dont l'idée avait été conçue et l'initiative prise par les puissances neutres. Il traversa de nouveau les avant-postes le 31 octobre, arriva à Versailles et, le 1" novembre, à midi, il entra en conférence avec M. de Bismarck. Dans un rapport daté de Tours le 9 novembre 1870, M. Thiers a raconté les péripéties et le résultat de cette entrevue. Il exposa au chancelier prussien qu'il avait pour mission de conclure un armistice ayant pour objet de mettre fin à l'effusion du sang entre les deux nations les plus civilisées du monde et de permettre à la France de constituer, au moyen d'élections libres, un gouvernement régulier avec lequel il serait possible de traiter dans une forme valable. L'armistice proposé était plus qu'à demi obtenu, dit M. Claretie, lorsque la nouvelle de la journée du 31 octobre arrivant au camp prussien modifia aussitôt, et totalement, les dispositions de M. de Bismarck. Après avoir triomphé de plus d'une exigence du chancelier de la Confédération, M. Thiers croyait toucher au but poursuivi, lorsque M. de Bismarck, inquiet et préoccupé, lui annonça la constitution d'un nouveau gouvernement parisien. Dès lors, tout fut dit. M. de Bismarck allait exiger des conditions plus dures, refuser le ravitaillement, réclamer une position militaire dans Paris, un fort, plus d'un peut-être. Les négociations étaient rompues et la Prusse prenait devant le monde et l'histoire la responsabilité de cette guerre à outrance que la France ne pouvait plus se dispenser d'accepter. » Ainsi que M. Thiers le fit remarquer à M. de Bismarck, refuser le ravitaillement pendant l'armistice, c'était prendre un mois de la résistance de Paris ; exiger un ou plusieurs de ses forts, c'était demander ses remparts; c'était, en fait, demander Paris, puisqu'on aurait donné aux Prussiens les moyens de l'affamer et de le bombarder. Le 5 novembre, muni d'un sauf-conduit, M. Thiers put avoir, vers les avant-postes français, une entrevue avec M. Jules Favre, à qui il exposa la situation tant au point de vue politique que militaire. Ce dernier retourna à Paris et envoya le lendemain au négociateur la réponse officielle du gouvernement de la Défense. M. Thiers reçut l'ordre de rompre les négociations et fut engagé à se rendre à Tours pour se mettre à la disposition du gouvernement, dans le cas où son intervention serait jugée utile pour des négociations futures.

Pendant la lutte à outrance qui se poursuivit contre les Allemands jusqu'à la capitulation de Paris affamé (28 janvier 1871), M. Thiers habita successivement Tours et Bordeaux, mais ne joua plus aucun rôle. Lors des élections du 8 février, il fut élu député à l'Assemblée nationale par les vingt-six départements suivants : Aube, Basses-Alpes, Bouches-du-Rhône , Charente Inférieure, Cher, Dordogne, Doubs, Drôme, Finistère, Gard, Gironde, Hérault, Ille-et-Vilaine, Landes, Loire, Loir-et-Cher, Loiret, Lot-et-Garonne, Nord, Orne, Pas-de-Calais, Saône-et-Loire, Seine, Seine-Inférieure, Seine-et-Oise et Vienne. Ce fut pour le département de la Seine, où il avait obtenu 102,945 suffrages, qu'il opta. En ce moment, la plus grande partie de la France voulait la paix à tout prix. M. Thiers, qui, après avoir protesté avec tant d'énergie contre la guerre follement entreprise par l'Empire, s'était fait connaître de tous par ses négociations en vue de la paix, devenait l'homme de la situation et se trouvait désigné pour prendre le pouvoir par les vingt-six mandats de député dont il se trouvait simultanément investi. Le 13 février, l'Assemblée nationale tint sa première séance à Bordeaux et accepta la démission du gouvernement de la Défense nationale. Quatre jours plus tard, le 17, sur la proposition de MM. Grévy, Victor Lefranc, Dufaure, etc., l'Assemblée nommait presque à l'unanimité M. Thiers chef du pouvoir exécutif de la République française et le chargeait de constituer un ministère dont il aurait la présidence. Immédiatement après ce vote, les ambassadeurs d'Angleterre, d'Italie et d'Autriche vinrent apporter à M. Thiers, au nom de leurs cours, la reconnaissance du gouvernement que la France s'était donné, et cet exemple fut suivi peu après par les agents diplomatiques des autres puissances. Le cabinet que le chef du pouvoir exécutif forma le 19 février comprenait, avec des anciens membres du gouvernement de la Défense, des représentants des deux partis monarchiques qui se comptaient et songeaient dès cette époque à préparer une restauration. M. Jules Favre prenait les affaires étrangères ; M. Picard, l'intérieur ; M. Dufaure, la justice; M.Jules Simon, l'instruction publique ; le général Le Flô, la guerre ; le vice-amiral Pothuau, la marine ; M. Lambrecht, le commerce, et M. de Larcy, les travaux publics.

En faisant connaître à l'Assemblée la composition du ministère, M. Thiers exposa son programme politique, qui fut accepté et qui devait devenir fameux sous le nom de pacte de Bordeaux et de trêve des partis. « Pacifier, réorganiser, relever le crédit, ranimer le travail, dit-il, voilà la seule politique possible et même concevable en ce moment. A celle-là tout homme sensé, honnête, éclairé, quoi qu'il pense sur la monarchie ou sur la république, peut travailler utilement, dignement; et n'y eût-il travaillé qu'un an, six mois, il pourra rentrer dans le sein de la patrie le front haut, la conscience satisfaite.... Quand cette oeuvre de réparation sera terminée, et elle ne saurait être bien longue, le temps de discuter, de peser les théories de gouvernement sera venu, et ce ne sera plus un temps dérobé au pays. Déjà un peu éloignés des souffrances d'une révolution, nous aurons retrouvé notre sang-froid ; ayant opéré notre reconstitution sous le gouvernement de la république, nous pourrons prononcer en connaissance de cause sur nos destinées, et ce jugement sera prononcé non par une minorité, mais par la majorité des citoyens, c'est-à-dire par la volonté nationale elle-même. » A la suite de ce discours, l'Assemblée nomma une commission de quinze membres chargés d'assister le gouvernement dans les négociations de paix. Le lendemain, M. Thiers partait pour Versailles, et le 21 il entamait les négociations avec M. de Bismarck. Il fit de suprêmes efforts pour amener ce dernier à n'exiger que des conditions que pût accepter un négociateur français. Au début, le ministre de l'empereur Guillaume exigeait d'une part 10 milliards d'indemnité, de l'autre l'Alsace, la Lorraine avec Metz et Nancy, notre colonie de Pondichéry, une partie de notre flotte, enfin un traité de commerce et l'entrée à Paris sans condition. Avec de pareilles exigences, il n'y avait plus de possible qu'un appel à la nation et une guerre sans merci avec l'envahisseur. Enfin, après les plus pénibles débats, le 26 février, les préliminaires de paix furent signés sur les bases de la cession de l'Alsace, moins Belfort, d'une grande partie de la Lorraine, y compris Metz, et le payement de 5 milliards d'indemnité. 1 milliard au moins devait être payé la première année, et le reste dans l'espace de trois ans. L'ennemi devait occuper une partie du territoire jusqu'à libération complète ; enfin les Prussiens devaient entrer à Paris, qui, après avoir enduré héroïquement tant de souffrances, allait recevoir un dernier affront. Le lendemain, M. Thiers retournait à Bordeaux avec la commission qui lui était adjointe, et le 28 il exposa à l'Assemblée le résultat déplorable des négociations. Son discours se terminait par ces paroles : « J'ai engagé ma responsabilité ; il faut engager la vôtre ; tous nous devons prendre notre part de responsabilité. » Le 1er mars, à la suite d'un très-remarquable discours de M. Thiers sur les ressources et la situation militaire de la France, l'Assemblée nationale vota les préliminaires de paix par 546 voix contre 107, et ce jour même, à l'unanimité moins 5 voix, elle prononça la déchéance de Napoléon III, comme responsable de l'invasion et du démembrement de la France.

Lorsque l'Assemblée décida qu'elle quitterait Bordeaux, M. Thiers, voyant la majorité monarchique hostile à l'idée de s'installer à Paris, effrayé du reste de la fermentation qui y régnait, proposa de choisir provisoirement la ville la plus rapprochée, Versailles. A cette occasion (10 mars), M. Thiers prononça ces mots : « J'ai parcouru l'Europe... Eh bien ! j'ai vu que la résistance de Paris relevait le cœur de tous nos amis en Europe, et, pour ma part, je ne pourrais sans me faire horreur à moi-même être ingrat pour cette grande population qui a relevé la France aux yeux du monde entier. Il n'est pas vrai que Paris ait été toujours l'auteur de la guerre civile en France. Il en a été plus souvent le théâtre que l'auteur. » Puis il ajoutait ces paroles : « Quant à moi, je jure devant mon pays et devant l'histoire de ne tromper aucun de vous, de ne préparer aucune solution constitutionnelle à votre insu. Ce serait une sorte de trahison. Je vous le dis à tous, monarchistes, républicains, ni les uns ni les autres vous ne serez trompés. Nous ne nous occuperons que de réorganiser le pays. Si nous sortions de cette tâche, nous nous diviserions et vous aussi. Cependant, qu'il me soit permis de dire aux hommes qui ont donné leur vie a la République : Soyez justes. La réorganisation de la France se fera avec la forme républicaine. Tous les actes émanés du gouvernement s'accomplissent au nom de la République. Ne nous priez pas de ne pas perdre la République. La République est dans vos mains ; elle sera le prix de votre sagesse et pas d'autre chose. » Au moment où il faisait appel à la conciliation, à la sagesse, M. Thiers, ainsi qu'il l'a déclaré dans sa déposition devant la commission d'enquête sur les événements du 18 mars, était sous le coup de la plus vive anxiété. La fermentation la plus grande régnait à Paris, aigri par les souffrances du siège, déçu dans toutes ses espérances, exaspéré de la capitulation et de l'entrée des Prussiens dans ses murs, et dont l'irritation avait été portée à son comble en voyant que la majorité de l'Assemblée nationale était hostile à la République. Or, Paris possédait, outre les 2,000 bouches à feu en batterie sur ses murailles, 250 bouches à feu de campagne et des armes et des munitions en quantité. En cas d'insurrection, le gouvernement se trouvait dans la situation la plus difficile, car il ne pouvait disposer que d'environ 25.000 hommes. M. Thiers avait nommé, le 5 mars, M. d'Aurelle de Paladines commandant en chef des gardes nationales de la Seine. C'était un choix malheureux, parce que ce général, notoirement connu comme royaliste, ne pouvait qu'exciter les défiances de la population parisienne. Le chef du pouvoir exécutif essaya ensuite de se faire remettre les 250 canons qui avaient été réunis à Montmartre lorsque les Prussiens étaient entrés à Paris ; mais ses négociations échouèrent et il résolut de les faire enlever de vive force. L'ordre fut donné au général Vinoy de s'en emparer le 18 mars au matin ; mais l'opération ayant été mal conduite ne réussit point ; le peuple s'ameuta, empêcha les troupes d'enlever les canons, et l'on vit alors commencer cette formidable insurrection du 18 mars qui pendant plus de deux mois resta maîtresse de Paris. M. Thiers concentra à Versailles 22,000 hommes, fît occuper le Mont-Valérien et, malgré le traité qui limitait à 40,000 hommes l'armée de Paris, il obtint de M. de Bismarck que cette armée fût portée à 100,000, puis à 130,000 hommes, et qu'il facilitât cet accroissement de forces en renvoyant un nombre considérable de prisonniers. En même temps, M. Thiers faisait transporter devant Paris une artillerie formidable et donnait au maréchal de Mac-Manon le commandement de l'armée assiégeante ( 11 avril ). En ce moment, toute tentative de conciliation avait échoué. La mission de l'amiral Saisset n'avait pas abouti ; Paris avait élu les membres d'une Commune qui prit en main le gouvernement de la ville. Vainement, M.Thiers avait dit dans son discours du 27 mars : « A ceux qui nous accusent de préparer une solution monarchique, je donne un démenti formel. Je le répète encore une fois : nous avons trouvé la République comme un fait accompli ; nous avons pris le gouvernement avec ce fait. Rien dans nos actes ne tendra à changer ce fait établi. Je ne trahirai pas la forme du gouvernement que nous avons trouvée. Je le jure devant Dieu et devant les hommes. » Ces paroles furent accueillies avec défiance à Paris, et le 3 avril la guerre civile éclata. Nous n avons pas à raconter ici ce lugubre épisode de notre histoire, ni la compression rapide des mouvements communalistes qui éclatèrent à la fin de mars à Lyon, à Marseille et à Toulouse. M. Thiers, pour empêcher le mouvement de s'étendre, s'engagea formellement envers des délégués municipaux de plusieurs grandes villes de province à maintenir le gouvernement de la République, et il demeura fidèle à cet engagement, ce qui commença à lui aliéner une partie des monarchistes de l'Assemblée. Le 8 mai, il adressa aux Parisiens une proclamation pour les engager à secouer eux-mêmes le joug de la Commune. Le comité de Salut public se chargea de lui répondre en prenant, le 10, un arrêté portant que les biens meublés du chef du pouvoir exécutif seraient saisis et que sa maison de la place Saint-Georges serait rasée. Ce même jour, M. Jules Favre signait à Francfort le traité de paix avec la Prusse, qui fut ratifié huit jours plus tard par l'Assemblée. Le 11 mai, s'adressant à des membres de la majorité qui se plaignaient de la lenteur des opérations contre Paris, M. Thiers les apostrophait en ces termes : « II y a parmi vous des imprudents qui sont pressés. Il faut huit jours encore ; au bout de ces huit jours, il n'y aura plus de danger et la tâche sera proportionnée à leur courage et à leur capacité. »

Dix jours plus tard, le 21 mai, l'armée de Versailles pénétrait dans Paris. II ne fallut pas moins de sept jours pour vaincre la plus formidable des insurrections, qui fut étouffée dans des flots de sang. Dans cette effroyable lutte, il appartenait au chef de l'Etat, alors tout-puissant, de faire entendre la voix de l'humanité et d'empêcher l'horrible hécatombe humaine qui marquera parmi les plus tristes pages de notre histoire. M. Thiers ne songea point à intervenir. Devenu maître de Paris,il continua avec une ardeur juvénile, avec une infatigable activité, à diriger les affaires de l'Etat et a intervenir directement, avec une extrême fréquence, dans les débats de l'Assemblée. Le 5 juin, il nomma M. Lambrecht ministre de l'intérieur, M. Victor Lefranc ministre du commerce et le général Cissey ministre de la guerre. Trois jours plus tard, il intervint dans la discussion du projet de loi relatif à l'abrogation des lois qui bannissaient les princes de la maison de Bourbon. Il déclara qu'il avait toujours considéré les lois dites de proscription comme des lois de précaution, renouvela ses déclarations en faveur du maintien de la République, demanda qu'on continuât la politique du pacte de Bordeaux et prononça ces paroles, si souvent répétées depuis par les monarchistes : « On a dit : « La République n'a jamais réussi ; » c'est vrai, j'en demande pardon à ceux qui m'écoutent, dans les mains des républicains. «Mais ce paradoxe d'une République dirigée par les adversaires déclarés de ce régime, M. Thiers en devait reconnaître plus tard l'inanité. Le 20 juin, il fit voter par l'Assemblée la loi qui autorisait un emprunt national de 2 milliards pour commencer a payer la rançon exigée par la Prusse. Le 22, il déclina le droit de grâce qui lui avait été conféré le 17 du même mois, et l'Assemblée y suppléa par la nomination d'une commission de quinze membres dite commission des grâces. Lors des élections complémentaires du 2 juillet suivant pour l'Assemblée nationale, le pays envoya en très-grande majorité des républicains, et l'on remarqua que, sur vingt-cinq députés nommés en remplacement de M, Thiers, qui avait opté pour Paris, vingt-deux étaient favorables à la République. Le rôle de modérateur que le chef du pouvoir avait cessé de remplir depuis qu'il était à la tête des affaires, surtout pour combattre les exigences impolitiques de la majorité, il dut le remplir de nouveau lorsque le 22 juillet, eut lieu devant l'Assemblée la discussion relative à la pétition de plusieurs évêques qui exigeaient que le gouvernement intervînt auprès des puissances étrangères pour rétablir le pape dans son ancien pouvoir temporel. Aux outrecuidantes prétentions des cléricaux, il répondit par ces paroles pleines de sens : « L'Italie est faite. Il y a une Italie, il y a un royaume d'Italie qui a pris place parmi les puissances considérables de l'Europe. Que voulez-vous que nous fassions? Il faut parler net; il ne faut pas nous imposer une diplomatie qui aboutirait à ce que vous désavoueriez publiquement , c'est-à-dire la, guerre... Lorsque toute l'Europe, les yeux fixés sur l'avenir, compte avec une des grandes puissances que le malheureux aveuglement du gouvernement déchu a créée, lorsque tout le monde compte avec elle, vous voulez que, seul, je prépare contre elle des rapports qui pourraient compromettre l'avenir. Eh bien! messieurs, non, je ne puis pas en prendre l'engagement. » Le 2 août, M. Thiers appela M. de Rémusat à succéder à M. J. Favre comme ministre des affaires étrangères et fit payer à la Prusse le premier milliard de l'indemnité de guerre.

Cependant, la lutte entre le gouvernement, qui s'inspirait de l'esprit du pays et la majorité réactionnaire de l'Assemblée commençait à se manifester visiblement. Dans le but d'affermir le pouvoir précaire du chef de l'Etat, M. Rivet lit à l'Assemblée, le 12 août la proposition suivante : « Considérant qu'il importe, pour répondre aux vœux du pays, de satisfaire aux intérêts les plus pressants du travail et du crédit, de donner des garanties nouvelles de durée et de stabilité au gouvernement établi, l'Assemblée nationale décrète : Article 1er. M. Thiers exercera, sous le titre de président de la République, les fonctions qui lui ont été dévolues par le décret du 17 janvier dernier. Article 2. Ses pouvoirs sont prorogés de trois ans. » Le même jour, M. Adnet présentait la proposition suivante : « L'Assemblée, confiante dans la sagesse et le patriotisme de M. Thiers, lui continue son concours et, au nom du pays reconnaissant, lui confirme les pouvoirs qu'elle lui a confiés à Bordeaux. » Pendant que ces deux propositions étaient soumises à l'examen d'une commission, un incident très-vif se produisit à l'occasion du vote de dissolution de toutes les gardes nationales exigée par la majorité (24 août). Près de quatre cents membres ayant demandé que la dissolution fût immédiate, M. Thiers essaya de leur prouver qu'ils avaient tort. Interrompu bruyamment et fréquemment, il se sentit piqué au vif et dit : « Si, lorsque le gouvernement que vous avez institué croit que vous vous trompez, vous ne voulez pas l'écouter, il n'a qu'une chose à faire ! » Et, les rumeurs continuant : « Je n'ajoute plus qu'un mot, dit-il, je sais la résolution que me commande le spectacle auquel j'assiste: Je n'ai rien de plus à dire à l'Assemblée. » M. Thiers descendit de la tribune aux applaudissements de la gauche, et la majorité, comprenant qu'elle était allée trop loin, déclara qu'elle donnait carte blanche au gouvernement pour procéder, quand il le jugerait opportun, au désarmement. Le 30 août, l'Assemblée vota la proposition de M. Vitet, par laquelle elle se reconnaissait le pouvoir constituant, et le lendemain elle vota la proposition Rivet, amendée en ce sens que les pouvoirs de M. Thiers, à qui elle conférait le titre de président de la République, ne devaient finir qu'avec la dissolution de l'Assemblée.

Pendant les derniers mois de l'année 1871, M. Thiers s'occupa de l'établissement de nouveaux impôts pour équilibrer le budget et des moyens de libérer le plus promptement possible le territoire. Dès le 11 septembre, le ministre des affaires étrangères, M. de Rémusat, annonçait que les Allemands venaient d'évacuer les forts de la rive droite de la Seine, les départements de la Seine, de Seine-et-Oise, de Seine-et-Marne et de l'Oise. Du 16 septembre au 4 décembre, pendant la prorogation de l'Assemblée, on vit se produire peu de faits notables. Nous nous bornerons à citer l'envoi de M. Pouyer-Quertier à Berlin pour terminer les négociations relatives au traité douanier ( 7 octobre), l'élection des conseillers généraux (8 octobre), la nomination de M. Casimir Périer au poste de ministre de l'intérieur ( 11 octobre), la promulgation de la convention additionnelle au traité de paix entre la France et l'Allemagne, signée à Berlin le 12 octobre, et la convention séparée conclue à la même date relativement à l'évacuation, par les troupes allemandes, de six départements et au payement du quatrième demi-milliard de l'indemnité de guerre ; la suspension des journaux l'Avenir libéral et le Pays( 17 novembre) et du Rappel (24 novembre).

Après la rentrée en session de l'Assemblée, M. Thiers lui lut un long message (7 décembre), dans lequel il exposa le tableau de la situation politique, financière et économique du pays. Dans les derniers jours de cette année, le président de la République se prononça, devant la commission d'initiative, en faveur de la proposition Duchâtel, demandant le retour de l'Assemblée à Paris, et prit une part des plus importantes aux questions relatives aux impôts qui furent alors débattues. Partisan acharné du vieux système protecteur, il manifesta son intention de demander l'abrogation des traités de commerce qui avaient pour base les idées libre échangistes, combattit avec une ardeur passionnée le projet d'impôt sur le revenu (26 et 27 décembre) et proposa avec non moins d'ardeur l'impôt sur les matières premières au commencement de janvier 1872. Ce fut pendant le cours de ces débats qu'eurent lieu, le 7 janvier, dix-sept élections complémentaires à l'Assemblée nationale, élections qui montrèrent une fois de plus quels progrès la République avait faits dans le pays, Après dix-huit jours de discussion, l'Assemblée adopta à soixante-dix voix de majorité la proposition Feray, aux termes de laquelle le principe de l'impôt sur les matières premières était momentanément écarté (19 janvier). Irrité de cet échec, M. Thiers adressa à M. Grévy, président de l'Assemblée, un message dans lequel il donnait sa démission. Mais cette démission, l'Assemblée ne voulut point l'accepter, et dans un ordre du jour elle déclara, le 20 janvier, que le vote de la veille ne saurait impliquer le refus du concours qu'elle avait toujours donné au gouvernement. Sur les instances d'un grand nombre de membres de la gauche, M. Thiers consentit à reprendre le pouvoir. Le 2 février, l'Assemblée accorda au président de la République la faculté de dénoncer les traités de commerce avec l'Angleterre et la Belgique; mais, ce jour même, la majorité repoussa la proposition Duchâtel, demandant le retour de l'Assemblée à Paris. M. Casimir Périer, à la suite de ce vote, remit sa démission de ministre de l'intérieur et fut remplacé par M. V. Lefranc (6 février). Nous n'énumérerons pas ici les nombreuses lois financières ou politiques qui furent votées à partir de cette époque sur l'initiative ou avec l'approbation du gouvernement; nous nous bornerons à citer celles contre l'Internationale (13 mars) et sur la déportation (23 mars).

Bien qu'ayant soixante-quinze ans, M.Thiers continuait à mettre une activité infatigable au service de l'Etat et de ses idées, qu'il tenait essentiellement à imposer. Lorsque M. Pouyer-Quertier eut donné sa démission de ministre des finances (5 mars), à la suite de sa déposition, qui fit scandale, dans le procès de M. Janvier de La Motte, M. Thiers, n'ayant point encore de ministre des finances définitif, s'empressa de saisir cette occasion pour en jouer le rôle et traiter la question du budget. Il demanda l'augmentation des dépenses de l'année (15 mars) et, trois jours plus tard, il soumit à la commission des tarifs des douanes un nouveau projet de tarif sur les textiles. Le 22 mars, il demanda et obtint l'ajournement indéfini de l'interpellation sur la pétition des évêques, donnant ainsi le coup de grâce à une démonstration ultramontaine aussi stérile qu'impolitique. Enfin, le 30 mars, à l'occasion de la prorogation de l'Assemblée jusqu'au 22 avril, il prononça un grand discours sur la situation de la France et de l'Europe.

Pendant les vacances de l'Assemblée, M. Thiers nomma M. de Goulard ministre des finances et lui donna pour successeur au ministère de l'agriculture M. Teisserenc de Bort, qui partageait ses idées économiques quelque peu surannées (23 avril). Le 27 mai commença la discussion de la loi sur le recrutement de l'armée. M. Thiers s'empressa d'y intervenir. Malgré son étonnante lucidité d'esprit, le président de la République n'avait point paru comprendre la nécessité du service obligatoire universel, nécessité surabondamment démontrée par la guerre de 1870-1871. Aussi routinier sur cette question que sur les questions commerciales, il n'hésita point à se jeter en travers des idées qui s'imposaient non-seulement à la nation, mais même à la majorité de l'Assemblée. Toutefois, il finit par en accorder le principe, mais il y ajouta des tempéraments qui tendaient à l'annuler et exigea un long temps de service sous les drapeaux. La vive résistance que lui opposa la commission de la loi militaire l'amena à transiger ; néanmoins, il voulut que le temps du service militaire actif fût au moins de cinq ans. Dans deux grands discours qu'il prononça devant l'Assemblée, le 8 et le 10 juin, il demanda impérieusement à la Chambre de repousser les quatre ans de service proposés par le général Chareton, en déclarant qu'il donnerait sa démission si cet amendement passait. Cette persistance à poser à la Chambre une sorte d'ultimatum toutes les fois qu'il voulait emporter un vote, produisit l'impression la plus déplorable. Ceux-là mêmes qui pensaient que le chef du pouvoir avait rendu les plus grands services protestaient intérieurement contre ce qu'ils regardaient, à juste titre, comme une violence réelle faite à leur liberté.

Bien que M. Thiers fût toujours l'homme de la situation, sa politique d'équilibriste ne satisfaisait absolument aucun parti. Les républicains voyaient toujours en lui l'ancien ministre de Louis-Philippe, gouvernant avec l'état de siège et avec des fonctionnaires pris pour la plupart dans la réaction, acceptant la République, mais à la condition qu'elle fût coulée dans le moule de la monarchie constitutionnelle et qu'on exclût du gouvernement les républicains demandant la réalisation des idées démocratiques. D'autre part, les partisans de la monarchie, convaincus au début que M. Thiers s'empresserait de jouer le rôle de Monk, n'avaient pas vu sans inquiétude, puis sans irritation, cet homme d'Etat répéter à diverses reprises qu'ayant été chargé, comme d'un dépôt, de la République, il rendrait ce dépôt intact, et que la République bénéficierait de ce qui avait été fait en son nom. Tous, du reste, reconnaissaient que M. Thiers avait fait preuve d'autant d'intelligence que de dévouement dans la tâche qui lui était incombée de réparer les maux que l'Empire avait légués à la France ; mais tous se demandaient également avec inquiétude ce qu'il adviendrait le jour où l'œuvre de réparation terminée, le territoire délivré de l'étranger, on verrait se poser fatalement la question de savoir qui l'emporterait, de la République ou de la monarchie. Les républicains, bien qu'en minorité à la Chambre, voyaient leur nombre s'accroître à chaque nouvelle élection partielle. Les monarchistes en éprouvaient une vive irritation, et bientôt ils en arrivèrent à rendre M. Thiers responsable du mouvement qui se produisait contre eux dans le pays. Pour eux,importait au plus haut point de mettre un terme à cet état de choses, et ce fut dans ce but que les députés de la droite et du centre droit envoyèrent, le 20 juin 1872, neuf de leurs membres, MM. Changarnier, de Broglie, Saint-Marc Girardin, d'Audiffret-Pasquier, Audren de Kerdrel, Batbie, Depeyre , La Rochefoucauld-Bisaccia et de Cumont, auprès de M. Thiers pour lui demander de s'inspirer dans tous ses actes des vues de la majorité monarchique. Tout en affirmant qu'il était autant que personne attaché aux idées conservatrices, le président de la République leur répondit qu'il était en désaccord avec eux sur la conduite à suivre pour la défense de ces mêmes idées, et qu'il ne pouvait s'engager dans la voie qu'ils lui indiquaient. L'échec de la « manifestation des bonnets à poil » causa à la majorité monarchique une irritation profonde contre M. Thiers, et dès lors sa chute fut résolue. Bien que partisan de la monarchie constitutionnelle, cet homme d'Etat avait trop de clairvoyance pour ne pas comprendre que, si les légitimistes, les orléanistes et les bonapartistes pouvaient s'entendre pour renverser la République, il était devenu impossible à aucun d'eux d'obtenir une majorité dans le pays, et que, si par impossible une restauration quelconque avait lieu, la France se trouvait fatalement poussée vers de nouvelles révolutions. Quelque discutable que soit en M. Thiers l'homme politique, on ne saurait lui dénier un ardent patriotisme, et c'est au nom du salut de la patrie que ce monarchiste en était arrivé à conclure que le seul gouvernement possible était la République, mais aussi que la République devait, par la prudence et la modération de son gouvernement, se concilier les intérêts, toujours si prompts à s'effrayer. Aussi n'hésita-t-il point à faire, le 12 juillet suivant, au milieu des protestations indignées des monarchistes, la déclaration suivante : « Je ne sais quelle sera la forme future du gouvernement; mais si je puis quelque chose a celle-ci, ce sera la République conservatrice, oui, la République conservatrice. »

Au moment où avait lieu la manifestation des bonnets à poil, le chef de l'Etat était occupé à hâter la grande œuvre de la libération du territoire, son plus beau titre de gloire. Le 29 juin 1872, M. de Rémusat, ministre des affaires étrangères, signait avec le comte d'Arnim, ambassadeur d'Allemagne, une convention qui réglait les conditions de payement, par la France, des sommes qu'elle devait encore à la Prusse pour l'indemnité de guerre et de l'évacuation du territoire par les troupes allemandes. Le 10 juillet, l'Assemblée vota la loi qui autorisait le gouvernement à contracter dans ce but un emprunt de 3 milliards. La souscription à l'emprunt, ouverte le 28 juillet, fut close le lendemain. Le total de la souscription s'éleva à plus de 41 milliards, succès colossal qui montrait l'étendue du crédit de la France sous le gouvernement républicain. Quelques jours auparavant, le 17 juillet, M. Thiers avait soulevé de nouveau la question d'impôt sur les matières premières, en demandant, cette fois, un débat à fond, et repoussé l'ajournement qu'on avait proposé sur ce sujet. C'est dans cette discussion que M. Thiers, abordant la solution qu'il désirait, prononça avec une grande vivacité ces mots, qui firent demander un rappel à l'ordre : « Je défie qu'on trouve un homme sérieux qui ne pense pas comme moi sur cette question. » A la demande du rappel à l'ordre, M. Thiers répondit : « Soit! un rappel à l'ordre ou un vote de confiance ! »

Pendant les vacances de l'Assemblée (4 août - 11 novembre 1872), les seuls événements notables qui se produisirent furent l'expulsion du territoire, par ordre de M. Thiers, du prince Napoléon Bonaparte, qui se trouvait chez M. Maurice Richard ; les élections législatives du 20 octobre, qui envoyèrent à la Chambre six républicains sur sept députés ; enfin le choix fait par la reine d'Angleterre et le roi de Portugal de M. Thiers pour statuer, comme arbitre, sur un différend existant depuis plusieurs années entre les deux gouvernements.

Le 13 novembre, M. Thiers lut à l'Assemblée, qui venait de se réunir, un message dans lequel il proclamait la nécessité de fonder définitivement la République. Cette lecture fut accueillie par les murmures de la droite, et un de ses membres, M. de Kerdrel, demanda aussitôt et obtint la nomination d'une commission chargée d'examiner le message et d'y répondre. Le 18, à la suite d'une interpellation du général Changarnier sur la discours prononcé à Grenoble par M. Gambetta le 6 septembre, le nombre des votants, par suite d'un grand nombre d'abstentions, n'ayant point atteint la majorité exigée par le règlement, M. Thiers, irrité au plus haut point, déclara que, puisqu'on lui refusait un vote de confiance, il donnait sa démission. Ce ne fut que sur les instances de plusieurs républicains , délégués par leurs bureaux, qu'il consentit à ne pas donner suite à une résolution qui eût si bien fait les affaires de la droite. Appelé à prendre la parole devant la commission nommée sur la demande de M. de Kerdrel, M. Thiers y fit, le 23 novembre, la déclaration suivante : « Je soutiens la République parce que mon honneur y est engagé et parce que ma raison me dit que c'est une nécessité. Mon honneur est engagé à soutenir la République, parce que c'est elle dont le dépôt m'a été confié par le pacte de Bordeaux. » Ces déclarations n'étaient nullement du goût de la majorité de la commission, qui choisit pour rapporteur M. Batbie et résolut de renverser M. Thiers s'il n'appelait au ministère les chefs des partis monarchiques. Le 28 novembre, M. Batbie engagea le débat devant l'Assemblée en présentant son rapport, dans lequel il demandait un gouvernement de combat; le lendemain, M. Thiers prononça un discours mémorable et obtint encore une fois gain de cause; l'Assemblée vota, par 372 voix contre 335, l'amendement du ministre de la justice, M. Dufaure, demandant la nomination d'une commission de trente membres, chargée de présenter des projets de loi sur les attributions des pouvoirs publics et sur la responsabilité ministérielle. »

Les monarchistes se vengèrent de cet échec en forçant M. Victor Lefranc à donner sa démission de ministre de l'intérieur (30 novembre) et en obtenant une grande majorité lors de la nomination de la commission des Trente (5 décembre). Le 7 décembre, M. de Goulard prit le portefeuille de l'intérieur; M. Léon Say le remplaça aux finances et M. de Fourtou devint ministre des travaux publics. Le 11 du même mois, la Chambre repoussa la demande qui lui était faite de se dissoudre, et, le 21, elle abrogea le décret de 1852 qui avait confisqué les biens de la famille d'Orléans. A partir du vote de cette loi, les royalistes reprirent avec une ardeur nouvelle leur projet d'amener la fusion des deux branches de la famille des Bourbons et le prompt rétablissement de la monarchie.

Pendant les premiers mois de l'année 1873, M. Thiers fut entendu, a plusieurs reprises, par la commission des Trente, qui se livra à d'interminables discussions byzantines et fit adopter par l'Assemblée, le 13 mars, un projet de loi qui avait surtout pour objet d'empêcher le président de la République de prendre la parole à la Chambre. Le 15 mars, M. Thiers signa avec l'Allemagne un traité pour la libération anticipée du territoire, et le 17 il annonça à la Chambre que, le 5 septembre suivant, le dernier soldat allemand aurait évacué le territoire. La nouvelle de ce traité produisit dans le pays tout entier une émotion et une joie profondes. L'Assemblée nationale, en grande majorité, s'associa à ces sentiments et déclara que M. Thiers avait bien mérité de la patrie (17 mars 1873). Deux mois plus tard, M. Thiers était renversé du pouvoir par cette même Assemblée, A l'article MAI 1873 (révolution parlementaire du 24), nous avons raconté comment et à la suite de quelles circonstances les meneurs des deux partis monarchistes s'étaient coalisés avec les bonapartistes pour renverser M. Thiers, s'emparer du pouvoir et établir contre les républicains un gouvernement de combat qui, d'après eux, devait infailliblement amener la restauration de la monarchie, que la France-en voulût ou non; nous avons raconté cette grande lutte parlementaire des 23 et 24 mai, pendant laquelle, avec un admirable bon sens et une saisissante clairvoyance, M. Thiers démontra à la Chambre et au pays que, dans l'état des partis, toute restauration monarchique était impossible ; que le seul gouvernement qui pût assurer à la France l'ordre et la liberté, la mettre à l'abri des révolutions périodiques était la République ; nous avons dit enfin comment la subite défection du groupe Target donna la majorité aux coalisés et comment M. Thiers, ne voulant pas se faire l'instrument des folles et menaçantes intrigues des monarchistes descendit volontairement du pouvoir. Nous n'y reviendrons donc point ici.

M. Thiers, en quittant le gouvernement de la France, recueillit les plus vifs témoignages de sympathie et n'eut plus qu'à attendre que l'événement démontrât la justesse de ses prévisions. Il avait rendu à la France deux inappréciables services, celui d'avoir débarrassé avec une prodigieuse rapidité le pays de l'occupation étrangère et le service non moins grand d'avoir attiré à la République toute la partie riche et influente de la bourgeoisie qui, n'étant pas aveuglée par l'esprit de parti, joignait la clairvoyance à un libéralisme véritable. A partir du 24 mai 1873, il ne prit que très-rarement part aux débats de l'Assemblée, mais il resta le véritable chef du parti républicain conservateur et il contribua puissamment à amener l'union des trois groupes de la gauche, à imprimer au parti républicain tout entier cet esprit de sagesse politique et de modération qui lui ont valu, malgré l'acharnement des partis hostiles coalisés, un triomphe final.

Si M. Thiers parla peu à la Chambre, en revanche il parla beaucoup au pays. Au moment même où, la fusion étant faite, les monarchistes entonnaient un chant de triomphe, le 29 septembre 1873, M. Thiers écrivit au maire de Nancy une lettre qui eut un grand retentissement. « Bientôt, disait-il, nous aurons à défendre, non-seulement la République qui, pour moi, reste le seul gouvernement capable de rallier au nom de l'intérêt commun les partis si profondément divisés, mais tous les droits de la France, ses libertés civile, politique et religieuse, son état social, ses principes qui, proclamés en 1789, sont devenus ceux du monde entier; son drapeau enfin, sous lequel l'univers la connaît... C'est tout cela qu'il nous faudra bientôt défendre, non par des moyens trop faciles à dénaturer, mais par la froide et solide raison. J'irai donc vous visiter, non pas aujourd'hui, mais plus tard, lorsque, la crise que nous traversons franchie, nous pourrons nous réjouir en sécurité et en repos de la libération du territoire. » Dans ses nombreux entretiens, il ne cessa de proclamer que la tentative de restauration ne pouvait aboutir, que son échec ne ferait qu'ajouter une démonstration nouvelle à la nécessité de la République, et, lorsque le piteux avortement des projets des monarchistes eut prouvé qu'il avait raison, il continua à plaider en faveur de ce qui était devenu le besoin impérieux du pays, l'organisation définitive du gouvernement républicain.

Pour la première fois depuis le 24 mai, M. Thiers reparut à la tribune de l'Assemblée le 27 mars 1874 pour prendre part à la discussion au sujet des fortifications de Paris. Il se prononça, mais sans succès, pour qu'on fortifiât immédiatement les points que, de l'avis de tout le monde, il était urgent et nécessaire de garantir par des fortifications nouvelles, mais qu'on ajournât jusqu'à plus ample étude le vote des fortifications sur les points contestés. Au mois de septembre de cette même année, il fit un voyage en Italie et eut à son passage à Turin une entrevue avec le roi Victor-Emmanuel. S'étant arrêté, à la fin du même mois, à Vizille, chez M. Casimir Périer, il y reçut la visite des notabilités républicaines de l'Isère. Dans un discours qu'il leur adressa, il prononça ces paroles : « On a renversé un gouvernement qui avait fait la paix, rétabli l'ordre, le crédit, les finances, l'armée, parce qu'il ne se prêtait pas au rétablissement de la monarchie. Eh bien ! cette monarchie, l'a-t-on établie? Non. On a usé le temps et les forces du pays en tiraillements qui nous affaiblissent et qui, aux yeux de l'Europe, ne nous laissent ni la réalité ni l'apparence d'une politique ferme, arrêtée dans ses vues, sachant et pouvant ce qu'elle veut. La question reste donc la même. La monarchie ne répond pas à l'état des choses et des esprits en France. D'ailleurs, la concurrence de trois partis voulant des dynasties et des institutions différentes, prêts à se coaliser contre le trône qu'on aurait élevé rend toute monarchie pratiquement impossible. Eh bien!puisqu'on ne peut avoir la monarchie, il faut avoir la République, l'avoir sage, bien ordonnée, mais franche, sincère, s'appelant de son nom, pour n'être pas d'avance déconsidérée comme un mensonge. »

Le 25 février 1875, l'Assemblée nationale faisait enfin ce que, presque deux ans auparavant, lui avait demandé M. Thiers et ce qui l'avait fait tomber du pouvoir: elle votait une constitution républicaine. La République reconnue en principe, il restait la question d'application, la question de savoir quel esprit devait présider aux élections futures. M. Thiers, voulant faire connaître son opinion sur ce sujet, profita d'une invitation qui lui fut faite à Arcachon, et à laquelle assistaient les principaux, représentants du parti républicain dans la Gironde, pour prononcer un discours des plus remarquables (17 octobre 1875). Il y montra la question de la monarchie vidée une fois pour toutes par l'inanité des efforts des monarchistes eux-mêmes, rappela que les coalisés du 24 mai n'avaient cessé de donner depuis lors le spectacle monotone et triste de l'impuissance des partis, s'accusant les uns les autres d'être impossibles ; il réfuta l'une après l'autre les objections des ennemis de la République, expliqua, par un brillant tableau des changements introduits dans la politique des cabinets européens depuis 1830, qu'il était erroné de prétendre que la République française resterait isolée au milieu de l'Europe monarchique par cela seul qu'elle était une République ; enfin, abordant la question relative à la conduite à tenir sur les moyens de faire réussir la République votée, M. Thiers dit ces paroles : « Les élections approchent, et c'est à la France qu'il appartient d'imprimer au gouvernement l'unité dont il a absolument besoin ; que, se gardant de tout esprit d'exclusion, car les gouvernements exclusifs sont stériles, la France, agissant avec discernement, accueille tous les hommes qui ont su prendre leur parti et se garde de ceux qui, républicains le jour du scrutin, se hâteraient, le lendemain, d'expliquer leur profession de foi par l'article de nos lois constitutionnelles qui stipule la révision. » Comme on le voit, M. Thiers reconnaissait ce qu'il y avait de paradoxal dans la théorie qu'il émettait, trois ans auparavant, aux applaudissements des monarchistes, d'une République sans républicains.

Lors des élections sénatoriales faites par l'Assemblée, M. Thiers contribua à la tactique habile qui eut pour résultat de faire nommer cinquante-six sénateurs républicains sur soixante-quinze sénateurs à vie (décembre 1875). Il ne voulut point qu'on posât sa candidature au Sénat devant l'Assemblée, préférant faire partie des deux cent vingt-cinq sénateurs élus par le suffrage à deux degrés. Plusieurs départements lui ayant offert la candidature, il ne voulut accepter que celle de Belfort, dont il était parvenu, lors des préliminaires de paix avec la Prusse, à conserver le territoire à la France. Le 30 janvier 1876, M. Thiers a été élu presque à l'unanimité sénateur dans ce collège électoral.

Outre de nombreux articles publiés dans le Globe, le National, l'Encyclopédie progressive, la Revue française, la Revue des Deux-Mondes, ses discours politiques, dont beaucoup ont été publiés séparément, et les deux grands ouvrages dont nous avons parlé plus haut, on doit à M. Thiers : Law et son système de finances (1826), réédité sous le titre d'Histoire de Law (1858, in-12) ; la Monarchie de 1830 (1831, in-8°) ; Du droit de propriété (1848, in-18) ; Du communisme (1849, in-12); Sainte-Hélène (1862, in-12) ; Waterloo in-12); Congrès de Vienne (1863, in-12). Enfin, depuis quelques années, M. Thiers prépare un important ouvrage philosophique dans lequel il doit condenser ses vues sur les questions les plus importantes agitées dans notre temps.


Grand dictionnaire universel du XIXe siècle (Suppl. 1.) :

THIERS (Louis-Adolphe), homme d'Etat et historien français. - II est mort à Saint-Germain-en-Laye le 3 septembre 1877. Bien qu'il eût été élu sénateur de Belfort le 30 janvier 1876, il posa néanmoins sa candidature à la Chambre des députés, le 20 février suivant, dans le IXe arrondissement de Paris. Il ne voulut faire aucune profession de foi, jugeant que c'était chose absolument superflue, et il refusa de se présenter dans les réunions publiques. La coalition réactionnaire lui opposa comme concurrent M. Daguin, et un groupe de radicaux intransigeants crut devoir organiser contre lui la protestation des bulletins blancs. M. Thiers n'en fut pas moins élu député par 10,399 voix, contre 5,923 données à M. Daguin. Le 11 mars, il opta pour la Chambre des députés et donna sa démission de sénateur dans une lettre qu'il adressa au président du Sénat et dans laquelle il disait qu'il n'avait pu renoncer au mandat de Paris, qu'il représentait depuis quarante années. A la Chambre des députés, l'illustre homme d'Etat vota avec la majorité républicaine, sans prendre part aux discussions publiques. La seule fois qu'il prit la parole, ce fut pour combattre, dans les bureaux, la proposition du député Laissant, demandant qu'on réduisît le service militaire de cinq à trois ans. Il n'en exerça pas moins une influence considérable sur l'attitude pleine de modération et de sagesse de la majorité de la Chambre et du parti républicain tout entier. Dans les excursions qu'il faisait dans diverses villes de France, depuis Marseille jusqu'à Dieppe, il affirmait incessamment la nécessité de la République, la confiance qu'il avait dans sa vitalité, et il était partout, de la part du peuple et de la bourgeoisie éclairée, l'objet des ovations les plus touchantes. Lors du coup d'Etat parlementaire du 16 mai 1877, qui remettait tout en question, ressuscitait le gouvernement de combat et jetait un trouble profond dans le pays, M. Thiers s'empressa de signer la protestation des gauches contre une politique déplorable (18 mai), et, le 19 juin suivant, il vota l'ordre du jour de défiance contre le ministère de Broglie. En se mettant en guerre ouverte avec la majorité du pays, le maréchal de Mac-Mahon pouvait être amené, au cas où il ne voudrait point céder, à donner sa démission de président de la République. D'un commun accord, les groupes de la gauche décidèrent qu'au cas ou cette éventualité viendrait à se réaliser, M. Thiers serait porté à la présidence. Au mois d'août, le député du IXe arrondissement de Paris alla habiter Saint-Germain, où il prépara le manifeste qu'il comptait adresser à la nation à l'occasion des prochaines élections de la Chambre des députés.

Depuis le début de la crise, M. Thiers marchait en parfait accord avec les chefs du parti républicain des deux Chambres, notamment avec M. Gambetta, avec qui il avait de fréquentes entrevues. Le 3 septembre 1877, il donna rendez-vous à ce dernier, à Paris, pour lui lire, ainsi qu'à divers hommes politiques, son manifeste à peine achevé. Ce jour même, à la suite d'une promenade matinale à-Saint-Germain, il fut, en déjeunant, atteint d'une congestion cérébrale, et il expirait à six heures et demie du soir. La mort de ce grand homme d'Etat plongea dans la consternation la France libérale et républicaine, pendant qu'elle comblait de joie la réaction, délivrée de l'homme qui avait le plus fait pour fonder la République. Le ministère, comprenant que les obsèques de M. Thiers seraient l'objet d'une grande manifestation nationale, véritable condamnation de la politique de réaction et de combat, résolut de régler lui-même les funérailles, les discours qui seraient prononcés, etc.; pour cela, il fit signer an maréchal de Mac-Mahon un décret ordonnant que les obsèques auraient lieu aux frais de l'Etat. Ce projet fut déjoué par Mme Thiers. Elle déclara qu'elle n'accepterait le concours du gouvernement que sous la condition expresse qu'elle serait laissée absolument libre de régler les détails des obsèques. Elle exigea que les 363 députés républicains sortants et les sénateurs eussent leur place marquée dans le cortège immédiatement après la famille ; elle entendit rester libre de désigner ceux qui tiendraient les cordons du poêle et ceux qui prononceraient des discours au cimetière. Ces conditions ayant été repoussées par le gouvernement, Mme Thiers déclara qu'elle ferait faire les obsèques à ses frais. Le corps de M. Thiers fut déposé à Paris, dans son hôtel de la place Saint-Georges, où il fut exposé jusqu'au 8. La famille demanda à l'archevêque de Paris que la cérémonie religieuse eût lieu à la Madeleine, l'église Notre-Dame-de-Lorette étant trop petite pour recevoir les invités ; mais M. Guibert refusa de faire pour le premier président de la République ce qu'il avait fait pour une actrice, Mlle Déjazet. Les funérailles eurent lieu le 8 septembre, au milieu d'un concours immense de population et avec un déploiement de troupes tout à fait extraordinaire. Les principaux représentants des grandes puissances assistèrent à l'enterrement, ainsi que les délégués d'un grand nombre de villes de France chargés de déposer des couronnes sur la tombe de M. Thiers. Malgré les craintes du gouvernement, rien ne vint troubler le calme de ce dernier et imposant hommage rendu au grand homme d'Etat par Paris et par la France. Quelques jours après, le 24 septembre, paraissait sous ce titre : M. Thiers aux électeurs du IXe arrondissement de Paris, le manifeste que l'ancien président de la République adressait en réalité à la France. Dans cet admirable testament politique, il fit un exposé saisissant de la situation,montra que la République seule était possible, que l'œuvre de réaction des de Broglie et consorts était une œuvre stérile et néfaste; il réfuta avec une clarté lumineuse les accusations portées contre la majorité républicaine de la Chambre et termina son œuvre par une déclaration des droits politiques dont la France est en possession et qu'on cherche en vain à lui arracher. Ce manifeste, répandu dans tout le pays, contribua à affermir l'esprit public contre les menaçants et coupables agissements d'un ministère qui mettait tout en œuvre pour préparer l'écrasement de la République.

Dans les dernières années de sa vie, M. Thiers ne s'était pas seulement occupé de politique. Ce puissant génie préparait un ouvrage dans lequel il devait passer en revue l'homme, ses origines et son histoire, la nature et les méthodes à l'aide desquelles la science l'étudie, la terre enfin, où l'homme développe sa vie laborieuse et devient l'ouvrier de sa destinée. Cette œuvre de méditation, de science et de philosophie, il n'eut point le temps de l'achever; mais il en écrivit de nombreux fragments. Outre plusieurs de ses discours, qui ont été publiés en brochures, il a fait paraître dans ces dernières années : Déposition dans l'enquête ouverte sur les banques et la circulation fiduciaire (1867, in-8°); Histoire de la révolution du 4 septembre et de l'insurrection du 18 mars, dépositions devant les commissions d'enquête parlementaire (1873, in-12); Déposition sur le 18 mars (1872, in-12); .Manifeste de M. Thiers (1877, in-8° et in-i6).

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